Evian doit l’eau de sa fortune à un migrant !

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Remettre les pendules à l’heure

Agnès Tavel, conseillère municipale d'Evian, avocate et médiateure professionnelle

Agnès Tavel, conseillère municipale d’Evian, avocate et médiateure professionnelle

En France, pendant la période trouble de la Révolution, la migration a battu son plein. A l’époque, la Savoie est Sarde et la ville d’Evian, a reçu de nombreux fuyards. A-t-elle perdu à être la ville dont le nom évoque pour certains l’hospitalité ? Et si Evian avait refusé de recevoir des expatriés, des gens en déroute, serait-elle la ville qu’elle est maintenant ? N’a-t-elle pas déjà quelque dette envers un certain déraciné, reparti d’ailleurs chez lui une fois l’apaisement revenu sur ses terres natales ?

Evian est une ville riche parmi les villes riches. Cette bourgade traversée par de nombreux conflits, vit d’une ressource extraordinaire : de l’eau mise en bouteille vendue dans le monde entier. Elle tient cela d’un migrant maladif passé par là, avec sa famille. Il a bu de l’eau de la source de son protecteur, et l’ayant désignée comme le remède à sa gravelle, il l’a transformée pour plusieurs siècles en ressource à ce jour inépuisable.

Misère de la fuite …

Image extraite de la page 309 du volume 1 de l'Histoire de l'administration civile Dans la province d'Auvergne et le département du Puy-de-Dôme, par BONNEFOY, Georges. Original détenu et numérisé par la British Library. https://www.flickr.com/photos/britishlibrary/11135946233

Image extraite de la page 309 du volume 1 de l’Histoire de l’administration civile Dans la province d’Auvergne et le département du Puy-de-Dôme, par BONNEFOY, Georges. Original détenu et numérisé par la British Library. https://www.flickr.com/photos/britishlibrary/11135946233

Tout commence un jour de 1789, une famille noble d’Auvergne fuyant la guerre civile, se refugie dans la petite ville chablaisienne. Le ci-devant comte Jean Charles de Laizer, souffre de multiples douleurs. De pénibles calculs rénaux le clouent sur son lit et l’obligent à la canne. Cette horrible maladie de la pierre lui fait rechercher toute sorte de remède. Tandis qu’il fuit, il s’enquiert partout de ce qui pourrait l’apaiser.

Sur recommandation peut-être, ou parce qu’Evian est réputé pour son accueil – les exilés trouvent asile chez les Cachat, des commerçants de produits taxés. Le père, Gabriel, est pourtant membre du comité révolutionnaire, mais il n’est pas partisan de la violence meurtrière. Les fugitifs sont à l’abri.

Contre sa souffrance, le banni essaie l’eau d’Amphion. Rien n’y fait. Chaque jour, cependant, il boit l’eau dans le jardin de son hôte et constate qu’en quelques jours ses maudits maux faiblissent. Son mal disparu, il doit refaire ses malles et, par la promotion de l’eau de la source, il décide de payer à Cachat ce qu’il estime lui devoir en retour de son hospitalité. De Lausanne où il se réfugie et de partout où il est, il n’a de cesse d’être l’ambassadeur de l’eau salvatrice.

Enrichissement de l’accueil

Après les élections de mars 2014, le conseil municipal se réunit pour mettre en place l'équipe de Marc Francina, élu maire depuis 1995

Le conseil municipal se réunit, bouteille d’Evian devant chaque conseiller municipal, héritage de la découverte d’un migrant.

Dans ce contexte de terreur, où les uns pourchassent les autres, où l’on torture et coupe des têtes à tout va de Paris à Lyon, terrorise et assassine, où les biens sont réattribués, cette rencontre improbable permet de faire jaillir la source de la richesse d’Evian.

C’est ainsi à un migrant, un réfugié, un pourchassé, un déraciné que la ville d’Evian doit sa richesse actuelle.

L’œuvre éthique de nos aînés ne nous honore que si nous la poursuivons. Par délibération du 26 juin 2006, cet « étranger » comme on disait à l’époque, a une rue qui lui est dédiée, certes un peu cachée, dans un passage creusé derrière les termes d’Evian.

Et à chaque fois que le conseil municipal se réunit, il a aussi devant lui la trace de ce migrant, reparti chez lui la paix revenue, qui lui permet de se désaltérer : une bouteille d’eau Evian.

Une autre histoire pourrait être contée, celle de Saint-Maurice, l’Egyptien à la peau noire, devenu protecteur de la Savoie…

Merci, toi, le migrant…

Tribune publiée sur Evian-Nouvellesn N° 48, bouclé le 19 octobre 2015

A propos de l'auteur

Conseillère municipale à Evian-les-bains, avocate, médiateure professionnelle, trésorière de la Chambre Professionnelle de la Médiation et de la négociation. Auteur du Code de la Médiation et du médiateur professionnel, 2° éd. Médiateurs Editeurs

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